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Josée Larivée - Magazine Vous
![]() ©André Poitras | |
Dans le petit souk de Kairouan, Mohammed est assis au fond de sa boutique. Comme il est dans l’ombre, adossé à un mur couvert d’assiettes de cuivre et de contrefaçons, je ne l’ai pas vu. J’entends les mots «25 dinars» alors que j’effleure une théière. Ce français, impeccable et chantant, me surprend. Et le sourire du Tunisien illumine ce petit espace de cinq mètres carrés. Dès que je prononce mes premiers mots, je me rends compte que, côté accent, Mohammed a vu neiger. «Vous êtes Québécoise? Bienvenue en Tunisie!»
C’est une phrase que j’entendrai souvent. Les Tunisiens ont une affection profonde pour les touristes de mon pays. Je ne suis pas là pour le négoce, et Mohammed respecte ma position. Nous entamons le dialogue. «D’où venez-vous? Où allez-vous?» me demande le marchand. Je lui réponds tout en jetant un œil sur ses sacs de cuir. «Cent cinquante dinars», plaide Mohammed, en en caressant discrètement la peau.
Je ne suis pas acheteuse, mais des questions se bousculent dans ma tête. Le commerçant arrive-t-il à bien vivre de son travail dans le souk? Ce job le rend-il heureux? Combien a- t-il d’enfants? Que pense-t-il de la polygamie, est-il anti-Bush? Et comment prépare-t-il son couscous? Mohammed me regarde droit dans les yeux. Je m’ouvre aussi à ses questions. Il laisse tomber la vente. La conversation sera savoureuse.
Mohammed a trois enfants et habite une petite maison blanche, près de la médina. Le matin, il vient travailler à vélo. Il fait chaque jour ses prières à Allah, «mais pas cinq fois, trois fois seulement». Avec son épouse, il éduque ses adolescents selon les préceptes du Coran. Il m’avoue bien aimer cette vie qui lui permet de rencontrer des touristes, mais il trouve ces derniers plutôt prompts à vouloir réduire les prix. «Le salaire annuel moyen d’un Tunisien est de 3000 ou 4000 dinars, environ 4300 $CA, dit Mohammed. Un sac de cuir coûte 150 $ au Canada. Si vous le payez 60 $, ici, vous êtes heureux, et moi, je suis content. Les Français coupent les prix en quatre; les Allemands, en trois, et les Canadiens, en deux. Je dois donc tenir compte de la nationalité des clients pendant la négociation.»
Les traces de l’histoire
La confiance s’établit. Mohammed m’offre le thé. Assise dans ce petit souk, discutant paisiblement à l’abri du tintamarre des rues étroites et bondées de la médina, je lui signale qu’il laisse passer des clients. Il feint de ne pas m’avoir entendue, et je comprends vite ma bévue. Quand on prend le thé, on prend aussi le temps! À cet instant, je ne peux réprimer une pensée pour mon ami Robert, qui m’a couverte de recommandations avant mon départ, comme si le choix de visiter un pays musulman était presque suicidaire. «Si j’étais vous, je craindrais plus d’aller au Texas que de venir ici», me lance le boutiquier, comme s’il m’avait entendue penser. Puis il me demande ce que j’ai vu, ce que j’ai aimé, ce que j’ai pensé. Et nous causons histoire.
Trois mille ans de conquêtes ont marqué la Tunisie. Les sites archéologiques en témoignent, à commencer par Carthage, sur le golfe de Tunis, convoitée par toutes les grandes civilisations. Édifiée par les Phéniciens, elle fut conquise tour à tour par l’Empire romain, puis byzantin, avant d’être prise par les Arabes. Inscrite sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité, Carthage vaut le détour. Cet arrêt, heureux et indispensable, nous à incite visiter la côte méditerranéenne au nord du pays.
Il faut aller à Bizerte, ville culturelle, pour sa grande mosquée et sa cité des Andalous, mais aussi pour ses mille et un petits festivals. Puis on visitera Utique et Bulla Regia, pour admirer leurs vestiges d’architecture romaine. Et il faut s’attarder à Tabarka, pour goûter au charme délicieux qu’offre cette petite ville portuaire de 15 000 habitants, devenue station balnéaire. Il s’y tient chaque été un festival international de jazz. Du bleu pur, du blanc franc, on se croirait en Grèce. Ancien passage obligé pour le commerce du bois, du liège et du marbre de Chemtou, dans l’arrière-pays, Tabarka développe ses attraits touristiques du bout des doigts, c’est à dire sans modifier un paysage des plus typiques. On n’a qu’à se rendre au sommet de sa forteresse génoise, érigée à l’époque des corsaires, pour admirer une côte escarpée au charme encore
sauvage.
Au port de Tabarka, l’après-midi, les pêcheurs s’affairent à réparer leurs barques. Au marché, sous un grand chapiteau, les poissons brillants et multicolores constituent un spectacle saisissant. À deux pas, sur un minuscule «Hibachi» aux pieds chancelants, le propriétaire d’un resto de quartier cuisine votre prise du jour. Chez nous, c’est «Apportez votre vin»; ici, c’est «Apportez votre poisson»!
Le soir venu, en buvant un verre de Magon, un exceptionnel vin rouge tunisien, je repense à la richesse et à la variété qu’offre le pays. En savourant les olives locales, je revois avec émotion ces chênes-lièges et ces milliers d’oliviers plantés le long des routes sinueuses découvertes lors d’une promenade. Après un repas typique d’agneau servi en côtelettes, en couscous ou cuit en gargoulette (un vase poreux), les oranges et les dattes apportent une dernière note superbe au festin. À table, ma foi, on se croirait en Europe! C’est un peu normal si l’on songe que l’Italie est toute proche et que les Français adorent passer leurs vacances sur cette terre orientale.
Il y a mille raisons d’aller en Tunisie. On va à Kairouan, parce que c’est la plus ancienne cité arabe du pays et le quatrième lieu saint de l’Islam après La Mecque, Médine et Jérusalem. On y visite aussi la Grande Mosquée de Sidi Oqba, pour la solennité des lieux, et pour ses extraordinaires tapis. Bref, mille lieux, mille raisons de s’y rendre.
La Tunisie a plus d’un visage, et je quitte le pays, forte de quelques secrets révélés autrement que par la route touristique. Un exemple? Les noix de pin qu’on laisse flotter à la surface de la fiole, au célèbre Café des Nattes de Sidi Bousaid, donnent un cachet extraordinaire au thé à la menthe. Je sais aussi dorénavant que le prix à payer pour un sac de voyage en cuir, grandeur moyenne, est de 35 dinars. Et j’ai surtout appris que chrétiens et musulmans ont des coutumes fascinantes à partager; et si l’on ajoute la conversation aux visites, le dépaysement est garanti. En ces temps incertains, le vrai voyage redevient possible: c’est la découverte de l’autre.
Où sont les femmes?
Hormis dans les grands centres, où elles sont présentes, les femmes brillent généralement par leur absence dans les marchés, les cafés ou sur les places. Lorsqu’on les aperçoit, elles se déplacent en petits groupes, plutôt voilées et visiblement affairées. Ce sont les hommes qui se regroupent, s’attablent et discutent. Dans les
villages, les traditions ont la vie dure...
Le président Habib Bourguiba, qui a régné pendant 30 ans en Tunisie, a fait beaucoup pour l’indépendance du pays et pour les droits des Tunisiennes. Éducation populaire et planification des naissances, des sujets plutôt tabous dans les années 1960, ont été abordées sur la place publique. C’est sous son règne, en 1958, que la polygamie s’est vue interdite en Tunisie. On peut contester la politique de ce premier président. Mais lorsqu’il est mort, en avril 2000, des femmes ont pleuré ce «combattant suprême», reconnaissant qu’il avait appuyé l’amélioration de la condition féminine.
Les changements sociaux en profondeur ne sont pas encore accomplis. Dans les rues, les femmes sont moins nombreuses que les hommes. Même si Rafla, une agente immobilière en congrès à Tunis, veut me persuader que sa vie de femme libre et indépendante ressemble à la mienne. Elle avoue toutefois qu’elle a des copines, mariées, pour qui la liberté n’a pas le même visage. Même son de cloche chez Jihen, une enseignante de 30 ans venue aider son frère propriétaire d’un commerce à Port El Kantaoui. «J’ai des cousines qui vivent dans de petits villages. Le lendemain du mariage, elles ont dû montrer à leur mère et à leur belle-mère la fameuse tache de sang sur le drap nuptial. On ne sort plus sur les balcons pour montrer cette preuve de virginité au village entier, mais quand même! Pour la tache, on peut toujours s’arranger, mais le principe ne me convient pas. On ne demande rien aux hommes!» Au centre de Tabarka, qui se donne des airs de Saint-Tropez, devant un stand de cartes postales, la conversation me semble bizarre...
TROIS TUNISIE
Un séjour de trois semaines en Tunisie, idéalement à l’automne ou au printemps (alors que la température est agréable), vous coûtera à peu près le même prix que deux semaines à Cuba, tout compris. Voici des options de charme pour visiter le pays et, comme dit le fameux slogan, pour ne pas bronzer idiot!
Semaine 1 : la Tunisie balnéaire
De l’Amérique à l’Afrique, la route est longue! Pourquoi ne pas commencer votre séjour en vous faisant dorloter? Les hôtels 5 étoiles pullulent sur la côte. Vie de pacha garantie, au milieu des colonnades de marbre et des piscines rappelant les bains anciens!
Semaine 2: la Tunisie historique
Le parcours des sites archéologiques vous ramènera en arrière. La cité punique de Carthage met en valeur les thermes d’Antonin. Utique, Bulla Regia, Sbeïtla, El Jem et Dougga nous font plonger dans la vie des Romains du début de notre ère.
Semaine 3: la Tunisie saharienne
Une expédition en 4 x 4, agrémentée de balades à dos de dromadaire, vous fera découvrir le Sahara de votre imaginaire! N’ayez crainte, il y a de la vie dans le désert! Les forfaits comprennent le campement, la nourriture, le sable dans les chaussures et la poudre aux yeux!
Notre journaliste était l’invitée de l’Office national du tourisme tunisien (à Montréal, 514.397.1182) et d’Air France.
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