TAHAR BEN JELLOUNÊtre à la hauteurpar Manon Gulibert Journal de Montréal 28-06-2008 | 04h00
Dernière modification : 26-06-2008 | 17h29
Tahar Ben Jelloun recevait la semaine dernière un doctorat honoris causa pour l’ensemble de sa carrière remis par l’Université de Montréal. L’écrivain franco-marocain le plus lu dans le monde a été très touché de recevoir cette récompense dans un pays si loin de chez lui. Tahar Ben Jelloun, reconnu pour son travail d’humaniste, ses positions éclairées sur le racisme, a reçu cette distinction fièrement. «Je souhaite tout simplement être à la hauteur de cette récompense remise par un pays que j’aime bien pour sa résistance. J’apprécie votre façon de protéger votre langue. Il y a vingt ans déjà, lors d’un de mes premiers voyages, il était hors de question de prononcer des mots en anglais. C’est remarquable.» D’UN LIVRE À L’AUTRE Lauréat du prix Goncourt 1987 pour La Nuit sacrée, Tahar Ben Jelloun a vu ce roman traduit en 43 langues et diffusé partout le monde. Le Racisme expliqué à ma fille a pour sa part été publié dans 23 pays. L’écrivain a durant toute sa vie fait valoir ses idées politiques et sociales. Sur ma mère, son dernier opus, est le témoignage d’un fils face à sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. Tahar Ben Jelloun est non seulement reconnu pour ses oeuvres, mais aussi pour ses engagements et ses critiques face à l’islam et au racisme en France. Depuis quelques semaines, depuis le départ de François Nourissier, il fait partie du club sélect des sages académiciens de l’Académie Goncourt. Chaque premier mardi du mois, il déjeune avec ses pairs pour discuter des nouveaux romans qui viennent enrichir le paysage littéraire français. De ce nouvel engagement, il s’accommode avec plaisir. «J’ai mon nom écrit sur mes couverts, fourchette et couteau, dit-il l’air amusé. Ma fille Mérième n’y croyait pas! Je vous assure!»
À la source de sa vieAprès l’Espagnol Jorge Semprún, Tahar Ben Jelloun devient le deuxième académicien non français à se joindre à l’Académie des prix Goncourt. «C’est grâce aux livres, dit-il avec simplicité. Avec La Nuit sacrée, qui a reçu ce prix en 1987, je devenais un candidat potentiel. Je suis à la fois marocain et français, j’ai les deux nationalités, ce qui ouvre peut-être l’esprit sur des réalités différentes.
Tahar Ben Jelloun avoue modestement que le fait de remporter cette récompense ultime en 1987 a véritablement changé sa vie. «C’était magnifique et inespéré. Ça ne retombe jamais à plat par la suite. Même si, en ce moment, les livres et la lecture passent des moments difficiles, la littérature est là pour rester. L’Académie est là pour encourager sa vitalité.» GESTE SACRÉ Écrire, pour Tahar Ben Jelloun, est un geste sacré. Il est pour lui aussi important que la respiration. Avec Sur ma mère, écrit pour sa fille, il est allé à la source même de sa vie. «C’est inspirant, confie-t-il, pour un fils ou une fille d’avoir une mère. Ce n’est pourtant particulier à aucun d’entre nous. Le sujet est universel. La mort de ma mère a été douloureuse. Écrire sur ce moment difficile a réussi à faire passer ce chagrin. Ce que je vis se retrouve souvent dans mes romans. Sans avoir l’esprit essentiellement biographique, c’est une façon pour moi d’être romancier. Mon travail en est un littéraire et je vise à ce que le lecteur se retrouve dans mes romans.» UN ARTISAN Les idées reposent souvent pendant des années avant que l’écrivain en réunisse les différents éléments. C’est sa façon de faire et, devant la matière première, il se considère plutôt comme un artisan. Son premier roman, Harrouda, expédié à un éditeur, lui a valu de recevoir des lettres de Samuel Beckett, de Roland Barthes et de Michel Foucault. Dès lors, le jeune écrivain s’est mis en tête de continuer d’être à la hauteur des critiques de ces grands bonzes de la littérature. Ses idées antiraciales lui ont valu aussi d’entretenir une grande amitié avec le grand écrivain français Jean Genet, avec qui il parlait d’immigration. «Pour moi, se souvient-il, ç’a été le fondement de toute ma carrière. Sa provocation, sa colère contre la France, la condition des immigrés ont forgé mon discours. Il voyait ce que je tente maintenant d’exprimer», ajoute-t-il avec modestie. ENVERS ET CONTRE TOUS Tahar Ben Jelloun continue de réagir aux victimes du racisme. Envers et contre tous, il prend le parti de ces jeunes Arabes de la deuxième génération. «Je me retrouve plus souvent sur le terrain. Je continue cette action à la radio, à la télévision, dans les journaux. On fabrique, chez nous, de la délinquance et je m’insurge contre cet état de fait.» Tahar Ben Jelloun n’a pas envie de ménager quiconque. Par le biais de ses livres, il soulève les débats, revendique le droit de tous les hommes et des femmes à la liberté. Cet engagement lui vaut d’être lu partout dans le monde. Libre penseur, esprit éclairé, il poursuit sa vie d’écrivain dans la turbulence de ce début du XXIe siècle. Sur ma mère, Tahar Ben Jelloun, Gallimard. |