AVALER LA MER ET LES POISSONSLe chemin trouble de l'amitiéClaudia Larochelle 28-10-2008 | 04h00
Avaler la mer et les poissons. Tout vouloir. Tout prendre. Ne rien laisser, exiger, aimer dans l’excès. Avec ce titre, cette pièce qui a fait le tour du pays, devenant une sorte de classique de notre théâtre, amorce sa dernière aventure. Petite genèse d’une grande histoire de 130 représentations. Bien qu’elle n’ait pas eu la longévité de Broue ou de Casse-noisettes, deux spectacles qui se situent à des mondes d’elle, Avaler la mer et les poissons, créée au Théâtre La Licorne en 2005, a attiré les foules sur la rue Papineau, affichant même complet à sa création et à sa reprise l’année d’après. De quoi faire baver de jalousie les proprios du célèbre bingo d’à côté! AVALER LA LUMIÈRE Puis, l’oeuvre lumineuse qui a récolté quatre nominations à la Soirée des Masques en 2006 a été présentée une cinquantaine de fois en tournée, au Québec et ailleurs, notamment à Moncton, à Caraquet, à Vancouver, à Sudbury et à Toronto. Du pur bonheur pour les deux auteures, Isabelle Vincent et Sylvie Drapeau, des actrices et amies, des complices dans l’écriture comme dans la vie, deux grandes dames de la scène d’ici qui ont mis leur profonde intelligence et leur grande sensibilité au profit d’une oeuvre franche et directe qui traite de ces moments où la vie impose deuils et vérités, où elle nous force à faire des choix qui permettront d’avaler la mer et les poissons, d’être résolument libres. Miam. 10, 9, 8, 7… Dans cette mer, elles ont plongé, quitté un moment les planches pour s’évertuer au clavier à composer ce texte qu’elles portent encore, qui les mènera ailleurs en 2010, lorsque leur prochaine création verra le jour. En attendant, Kiki et Ariel, leurs héroïnes, s’apprêtent à tirer leur révérence. Ces deux amies, dont l’amitié emprunte un chemin trouble, sont à 10 représentations de la grande tombée du rideau. Ne reste plus que quelques heures sur scène, donc, avec Daniel Gadouas et Denis Bernard, dans les rôles de Jérôme et George, deux acteurs qu’elles ont choisis sans hésiter et avec lesquels la complicité est à son apogée. Déjà, elles écrivent autre chose. Il leur faut recommencer, ne pas délaisser le plaisir d’écrire, de mettre leurs tripes sur la table, d’avaler tout ce qu’elles observent autour et qui les touche… La mer, et les poissons bien sûr!
Elles se sont connues à l’École nationale de théâtre il y a 26 ans. L’alliage entre simplicité et force intérieure de l’une a fasciné l’autre qui a souri. Entre Sylvie Drapeau et Isabelle Vincent, il y a eu un coup de foudre amical immédiat. Ne manquait plus rien que ça pour créer des tonnes de fous rires année après année, puis Avaler la mer et les poissons, un bébé à leur image, fait d’intensité, de profondeur et de beauté.
«Dès que je l’ai aperçue, j’ai voulu qu’elle soit mon amie. Elle souriait, elle était assise avec la jambe croisée, c’était tout simple», se rappelle Sylvie Drapeau. Elles ont joué ensemble durant leur formation, ces collaborations les amenant non seulement à partager des scènes, mais des discussions et des secrets. HAPPÉES DE PLEIN FOUET C’est Isabelle qui a demandé à Sylvie il y a quelques années d’écrire une lettre sur le deuil. Dans le cadre d’une soirée-bénéfice pour Les Éternels Pigistes, compagnie de théâtre dont fait partie la première, des artistes étaient invités à lire des textes traitant du sujet. La deuxième venait de perdre son frère… Isabelle a craqué pour ces mots, cette foi, cette sensibilité. Mordues toutes les deux de réflexions entourant la vie, la mort, le deuil, il leur fallait prendre la plume elles aussi, descendre des planches où elles s’étaient exercées ensemble d’abord pendant quatre ans à l’ÉNT, puis séparément dans leur carrière respective. L’écriture les happait de plein fouet. Leur création mutuelle est ensuite venue nous secouer. D’emblée, la critique et le public ont adoré. «Chaque expérience est différente quand on la reprend après un certain temps d’arrêt. On y découvre toujours des choses qui nous avaient échappé», précise Isabelle Vincent. Pendant les représentations de la première série de reprises de la pièce en 2006, le mari de sa soeur est décédé subitement… Un épisode de sa vie qui la ramenait à la pièce. La concordance entre fiction et réalité est venue la toucher, lui permettant d’apporter un éclairage nouveau à ce qu’elles avaient écrit, de jouer avec une autre intensité, s’appropriant peut-être plus cette histoire écrite à quatre mains. PLAISIR QUI DURE «Ce que je préfère au théâtre, c’est de pouvoir jouer longtemps une pièce !» poursuit de son côté Sylvie Drapeau. Dans la peau de Kiki, une peintre qui découvre le grand amour au contact de Georges, elle se permet plus de latitude, de subtilités et de nuances. Elle ne ressent plus de stress, connaît plus que jamais son oeuvre 120 représentations après la première levée du rideau. «Je réalise que c’est la pièce que je vais avoir jouée le plus souvent de toute ma carrière, et même si je la connais par coeur, elle nous laisse encore une place pour la créativité. N’est-ce pas merveilleux?» souligne l’interprète d’Ariel. Au printemps 2010, le tandem révélera au public une autre histoire. La famille en est l’épicentre. Autour, des mers et des poissons, plein de choses à avaler pour s’émouvoir encore.
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