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INCENDIE
Un brasier de douleur bien allumé
Claudia Larochelle
Journal de Montréal
05-11-2006 | 10h52
Ouf! Il n'y a pas un moment sans impact dans
Incendies, de Wajdi Mouawad, pièce qui embrase la scène, les acteurs et le public convié au TNM pour cette reprise de haut calibre. Une fois de plus, c'est la consécration, un moment de grâce qui chavire les sens, met l'univers sens dessus dessous entre deux frissons vibrants dans l'échine.
Du calme, du calme! Et puis après, une fille a bien le droit de s'extasier...
D'ailleurs, essoufflés par la montée dramatique de la fin, les spectateurs de la première ne se cachaient pas pour exprimer leur engouement. Il n'y avait que les êtres jaloux du talent de Mouawad pour rester de glace devant ce brasier de douleur et de rage finement orchestré à tous points de vue.
Il n'y a pas d'incendie avec cette oeuvre. C'est plutôt un volcan avec des éruptions ininterrompues et des coulées de lave qui mettent tout à feu et à sang. C'est de l'émotion brute idéale pour les êtres intenses, ceux qui cherchent l'extase des montagnes russes, la fougue des douleurs qui finissent par procurer du plaisir. Éros et Thanatos. Le paradis et l'enfer.
Ne sortez pas vos mouchoirs, accrochez-vous plutôt à votre siège.
Liban d'hier et de maintenant
Deux jumeaux dans la vingtaine, Jeanne et Simon, ragent devant le notaire qui s'acharne à vouloir exaucer les dernières volontés de Nawal, leur mère.
La fille reste froide et pensive. Son frère déverse son fiel, traite sa défunte mère en des termes inimaginables, avec une violence sans égale. Les premiers dés sont jetés. Déjà, ça brûle. Pourquoi tant de haine envers la femme qui les a mis au monde ? Leur héritage est mince : une veste avec l'inscription du numéro 72 et un carnet rouge. Cet héritage prend du volume au fil des minutes qui mèneront les jumeaux, à la demande de leur mère, sur les traces de leurs origines, de leur frère et de leur père, de celles de Nawal dans un Liban jadis occupé au sud par l'armée israélienne.
Lorsque la pièce a été présentée pour la première fois en 2003 au Quat'Sous dans le cadre du Festival de Théâtre des Amériques, Mouawad qui signe les textes et la mise en scène, lui-même libanais d'origine, était loin de se douter que l'histoire se répéterait trois ans plus tard. Juste pour ce contexte plus que jamais actuel aujourd'hui, la création ébranle les consciences, nous fait avaler de travers. La ligne entre fiction et réalité n'aura jamais été aussi étanche.
Mais la question n'est pas de savoir si l'auteur a des talents divinatoires. On cherche plutôt à saisir l'ampleur du désastre une vingtaine d'années plus tard, comment la cruauté se perpétue après un drame, trahissant la liberté d'être heureux d'une même lignée d'êtres humains.
Casse-tête à assembler
Jeanne la mathématicienne trouve avant son frère la force, ou plutôt la résilience nécessaire pour partir la première mener sa propre enquête au pays de sa mère. Simon, quant à lui, boxe pour survivre et se libérer des chaînes qui le lient contre sa volonté au ventre de sa mère.
Peu à peu, l'étau se resserre entre mystère et vérité. Les pièces du casse-tête s'assemblent dans la stupéfaction des spectateurs.
Le tableau se désembrouille sans réconforter pour autant. C'est sûr, la solution ne réjouira personne. Pourra-t-elle mettre un baume sur des blessures béantes ?
À travers un décor et une mise en scène épurés où le présent côtoie des ombres du passé, il n'y a rien de laborieux, même si rien n'est à prendre au premier degré. Métaphores et évidences entrent en nous sans dissonances.
Mouawad a le don de faire confiance à son public, de connaître les limites de compréhension de la collectivité, de deviner son imagination, de savoir jusqu'où aller, où s'arrêter. Et quand il tire sur l'élastique, mais alors là le plus dangereusement possible, l'adrénaline sauve la mise.
Une scène habitée
Tout cela supporté par des acteurs de haut calibre. Isabelle Leblanc donne à Jeanne sa force tranquille, Reda Guerinik a l'oeil qui tranche, la gestuelle qui n'abdique de rien dans le rôle de Simon. Annick Bergeron, Isabelle Roy et Andrée Lachapelle jouent tour à tour Nawal à différentes époques de sa vie. Elles se passent le flambeau avec une lucidité imparable et une généreuse complicité. Ces femmes brillent et foudroient. La scène est habitée par le talent, elle leur appartient.
Dans ces sillons de culture étrangère, c'est le Québec contemporain aussi qui se dévoile - ces derniers mois ne nous auront pas épargnés nous non plus côté violence -. Parce que les thèmes prédominants de filiation, d'amour, de haine, de pardon, de violence sont universels, parce que nul n'est jamais juste cruel dans ce bas monde, il y a dans Incendies un passage obligé dans lequel l'individu doit entrer. Il y a là quelque chose du devoir. Coûte que coûte.
Incendies, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad. Avec Annick Bergeron, Éric Bernier, Gérald Gagnon, Reda Guerinik, Andrée Lachapelle, Marie-Claude Langlois, Isabelle Leblanc, Isabelle Roy et Richard Thériault. Au TNM jusqu'au 25 novembre, supplémentaires les 28 et 29 novembre.